Graziella 13

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XIII

La vieille mère parut bientôt tenant à la main une lampe de terre rouge, qui éclairait son visage maigre et pâle et ses cheveux aussi blancs que les écheveaux de laine qui floconnaient sur la table autour de sa quenouille. Elle baisa la main de son mari et le front de l’enfant. Tout le récit que contiennent ces lignes fut échangé en quelques mots et en quelques gestes entre les membres de cette pauvre famille. Nous n’entendions pas tout. Nous nous tenions un peu à l’écart pour ne pas gêner l’épanchement de cœur de nos hôtes. Ils étaient pauvres ; nous étions étrangers : nous leur devions le respect. Notre attitude réservée à la dernière place et près de la porte le leur témoignait silencieusement.

graziella-lefebvreGraziella by Jules-Joseph Lefebvre

Graziella jetait de temps en temps un regard étonné et comme du fond d’un rêve sur nous. Quand le père eut fini de raconter la vieille mère tomba à genoux près du foyer ; Graziella, montant sur la terrasse, rapporta une branche de romarin et quelques fleurs d’oranger à larges étoiles blanches ; elle prit une chaise, elle attacha le bouquet avec de longues épingles, tirées de ses cheveux, devant une petite statue enfumée de la Vierge placée au-dessus de la porte et devant laquelle brûlait une lampe. Nous comprîmes que c’était une action de grâces à sa divine protectrice pour avoir sauvé son grand-père et son frère, et nous prîmes notre part de sa reconnaissance.

XIV

L’intérieur de la maison était aussi nu et aussi semblable au rocher que le dehors. Il n’y avait que les murs sans enduit, blanchis seulement d’un peu de chaux. Les lézards, réveillés par la lueur, glissaient et bruissaient dans les interstices des pierres et sous les feuilles de fougère qui servaient de lits aux enfants. Les nids d’hirondelles, dont on voyait sortir les petites têtes noires et briller les yeux inquiets, étaient suspendus aux solives couvertes d’écorce qui formaient le toit. Graziella et sa grand-mère couchaient ensemble dans la seconde chambre sur un lit unique, recouvert de morceaux de voiles. Des paniers de fruits et un bât de mulet jonchaient le plancher.

Le pêcheur se tourna vers nous avec une espèce de honte, en nous montrant de sa main la pauvreté de sa demeure ; puis il nous conduisit sur la terrasse, place d’honneur dans l’Orient et dans le midi de l’Italie. Aidé de l’enfant et de Graziella, il fit une espèce de hangar en appuyant une des extrémités de nos rames sur le mur du parapet de la terrasse, l’autre extrémité sur le plancher. Il couvrit cet abri d’une douzaine de fagots de châtaignier fraîchement coupés dans la montagne ; il étendit quelques bottes de fougère sous ce hangar ; il nous apporta deux morceaux de pain, de l’eau fraîche et des figues, et il nous invita à dormir.

Les fatigues et les émotions du jour nous rendirent le sommeil soudain et profond. Quand nous nous réveillâmes, les hirondelles criaient déjà autour de notre couche en rasant la terrasse, pour y dérober les miettes de notre souper ; et le soleil, déjà haut dans le ciel, échauffait comme un four les fagots de feuilles qui nous servaient de toit.

Nous restâmes longtemps étendus sur notre fougère, dans cet état de demi-sommeil qui laisse l’homme moral sentir et penser avant que l’homme des sens ait le courage de se lever et d’agir. Nous échangions quelques paroles inarticulées, qu’interrompaient de longs silences et qui retombaient dans les rêves. La pêche de la veille, la barque balancée sous nos pieds, la mer furieuse, les rochers inaccessibles, la figure de Graziella entre deux volets, aux clartés de la résine : toutes ces images se croisaient, se brouillaient, se confondaient en nous.

Nous fûmes tirés de cette somnolence par les sanglots et les reproches de la vieille grand-mère, qui parlait à son mari dans la maison. La cheminée, dont l’ouverture perçait la terrasse, apportait la voix et quelques paroles jusqu’à nous. La pauvre femme se lamentait sur la perte des jarres, de l’ancre, des cordages presque neufs, et surtout des deux belles voiles filées par elle, tissues de son propre chanvre, et que nous avions eu la barbarie de jeter à la mer pour sauver nos vies.

« Qu’avais-tu à faire, disait-elle au vieillard atterré et muet, de prendre ces deux étrangers, ces deux Français avec toi ? Ne savais-tu pas que ce sont des païens (pagani) et qu’ils portent le malheur et l’impiété avec eux ? Les saints t’ont puni. Ils nous ont ravi notre richesse ; remercie-les encore de ce qu’ils ne nous ont pas ravi notre âme. »

Le pauvre homme ne savait que répondre. Mais Graziella, avec l’autorité et l’impatience d’une enfant à qui sa grand-mère permettait tout, se révolta contre l’injustice de ces reproches, et prenant le parti du vieillard : « Qu’est-ce qui vous a dit que ces étrangers sont des païens ? répondit-elle à sa grand-mère. Est-ce que les païens ont un air si compatissant pour les pauvres gens ? Est-ce que les païens font le signe de la croix comme nous devant l’image des saints ? Eh bien, je vous dis qu’hier quand vous êtes tombée à genoux pour remercier Dieu, et quand j’ai attaché le bouquet à l’image de la Madone, je les ai vus baisser la tête comme s’ils priaient, faire le signe de la croix sur leur poitrine, et que même j’ai vu une larme briller dans les yeux du plus jeune et tomber sur sa main.

– C’était une goutte de l’eau de mer qui tombait de ses cheveux, reprit aigrement la vieille femme.

– Et moi, je vous dis que c’était une larme, répliqua avec colère Graziella. Le vent qui soufflait avait bien eu le temps de sécher leurs cheveux depuis le rivage jusqu’au sommet de la côte. Mais le vent ne sèche pas le cœur. Eh bien, je vous le répète, ils avaient de l’eau dans les yeux. »

Nous comprîmes que nous avions une protectrice toute-puissante dans la maison, car la grand-mère ne répondit pas et ne murmura plus.

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