Graziella 25

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V

Je lui expliquai que je n’étais pas malade quand mon ami m’avait quitté. « Mais comment ? » reprit-elle vivement et avec un ton de reproche moitié tendre, moitié calme, « n’avez-vous pas pensé que vous aviez d’autres amis à la Margellina ? Ah ! je le vois, » ajouta-t-elle tristement et en regardant ses manches et le bas de sa robe, « c’est que nous sommes de pauvres gens et que nous vous aurions fait honte en entrant dans cette belle maison. C’est égal, » poursuivit-elle en s’essuyant les yeux, qu’elle n’avait pas cessé de tenir attachés sur mon front et sur mes bras affaissés, « quand même on nous eût méprisés, nous serions toujours venus ».

– « Pauvre Graziella, répondis-je en souriant, Dieu me garde du jour où j’aurai honte de ceux qui m’aiment ! »

VI

Elle s’assit sur une chaise au pied de mon lit, et nous causâmes un peu.

Le son de sa voix, la sérénité de ses yeux, l’abandon confiant et calme de son attitude, la naïveté de sa physionomie, l’accent à la fois saccadé et plaintif de ces femmes des îles, qui rappelle, comme dans l’Orient, le ton soumis de l’esclave dans les palpitations mêmes de l’amour, la mémoire enfin des belles journées de la cabane passées au soleil avec elle ; ces soleils de Procida qui me semblaient encore ruisseler de son front, de son corps et de ses pieds dans ma chambre morne ; tout cela, pendant que je la regardais et que je l’écoutais, m’enlevait tellement à ma langueur et à ma souffrance, que je me crus subitement guéri. Il me semblait qu’aussitôt qu’elle serait sortie j’allais me lever et marcher Cependant je me sentais si bien par sa présence que je prolongeais la conversation tant que je pouvais, et que je la retenais sous mille prétextes, de peur qu’elle ne s’en allât trop vite en emportant le bien-être que je ressentais.

Elle me servit une partie du jour sans crainte, sans réserve affectée, sans fausse pudeur comme une sœur qui sert son frère, sans penser qu’il est un homme. Elle alla m’acheter des oranges. Elle en mordait l’écorce avec ses belles dents pour en enlever la peau et pour en faire jaillir le jus dans mon verre en les pressant avec ses doigts. Elle détacha de son cou une petite médaille d’argent qui pendait par un cordon noir et se cachait dans sa poitrine. Elle l’attacha avec une épingle au rideau blanc de mon lit. Elle m’assura que je serais bientôt guéri par la vertu de la sainte image. Puis, le jour commençant à baisser, elle me quitta, non sans revenir vingt fois de la porte à mon lit pour s’informer de ce que je pourrais désirer encore et pour me faire des recommandations plus vives de prier bien dévotement l’image avant de m’endormir

VII

Soit vertu de l’image et des prières qu’elle lui fit sans doute elle-même, soit influence calmante de cette apparition de tendresse et d’intérêt que j’avais eue sous les traits de Graziella, soit que la distraction charmante que sa présence et son entretien m’avaient donnée eût caressé et apaisé l’agacement maladif de tout mon être, à peine fut elle sortie que je m’endormis d’un sommeil tranquille et profond.

Le lendemain, à mon réveil, en apercevant les écorces d’oranges qui jonchaient le plancher de ma chambre, la chaise de Graziella tournée encore vers mon lit, comme si elle l’avait laissée et comme si elle allait s’y rasseoir encore ; la petite médaille pendue à mon rideau par le collier de soie noire, et toutes ces traces de cette présence et de ces soins de femme qui me manquaient depuis si longtemps, il me sembla, d’abord mal éveillé, que ma mère ou une de mes sœurs était entrée le soir dans ma chambre. Ce ne fut qu’en ouvrant tout à fait les yeux et en rappelant mes pensées une à une que la figure de Graziella m’apparut telle que je l’avais vue la veille.

Le soleil était si pur, le repos avait si bien fortifié mes membres, la solitude de ma chambre me pesait tant sur le cœur le besoin d’entendre de nouveau le son d’une voix connue me pressait si fort, que je me levai aussitôt, tout faible et tout chancelant que j’étais ; je mangeai le reste des oranges ; je montai dans un corricolo de place et je me fis conduire instinctivement du côté de la Margellina.

VIII

Arrivé près de la petite maison basse d’Andréa, je montai l’escalier qui menait à la plate-forme au-dessus de la cave, et sur laquelle s’ouvraient les chambres de la famille. Je trouvai sur l’astrico Graziella, la grand-mère, le vieux pêcheur Beppino et les enfants. Ils se disposaient à sortir au même moment, dans leurs plus beaux habits, pour venir me voir. Chacun d’eux portait, dans un panier ou dans un mouchoir ou à la main, un présent de ce que ces pauvres gens avaient imaginé devoir être plus agréable ou plus salutaire à un malade : celui-ci une flasque de vin blanc doré d’Ischia, fermée, en guise de liège, par un bouchon de romarin et d’herbes aromatiques qui parfument le vase ; celle-là des figues sèches, celle-ci des nèfles, les petits enfants des oranges. Le cœur de Graziella avait passé dans tous les membres de la famille.

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