Graziella 29

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CHAPITRE QUATRIEME

I

J’allais faire de longues courses à travers la ville, sur les quais, dans la campagne ; mais ces courses solitaires n’étaient pas tristes comme les premiers jours de mon retour à Naples. Je jouissais seul, mais je jouissais délicieusement des spectacles de la ville, de la côte, du ciel et des eaux. Le sentiment momentané de mon isolement ne m’accablait plus ; il me recueillait en moi-même et concentrait les forces de mon cœur et de ma pensée. Je savais que des yeux et des pensées amies me suivaient dans cette foule ou dans ces déserts, et qu’au retour j’étais attendu par des cœurs pleins de moi.

Je n’étais plus comme l’oiseau qui crie autour des nids étrangers, suivant l’expression de la vieille femme, j’étais comme l’oiseau qui s’essaye à voler à de longues distances de la branche qui le porte, mais qui sait la route pour y revenir. Toute mon affection pour mon ami absent avait reflué sur Graziella. Ce sentiment avait même quelque chose de plus vif, de plus mordant, de plus attendri que celui qui m’attachait à lui. Il me semblait que je devais l’un à l’habitude et aux circonstances, mais que l’autre était né de moi-même, et que je l’avais conquis par mon propre choix.

Ce n’était pas de l’amour, je n’en avais ni l’agitation, ni la jalousie, ni la préoccupation passionnée ; c’était un repos délicieux du cœur au lieu d’être une fièvre douce de l’âme et des sens. Je ne pensais ni à aimer autrement ni à être aimé davantage. Je ne savais pas si elle était un camarade, un ami, une sœur ou autre chose pour moi ; je savais seulement que j’étais heureux avec elle et elle heureuse avec moi.

Je ne désirais rien de plus, rien autrement. Je n’étais pas à cet âge où l’on s’analyse à soi-même ce qu’on éprouve, pour se donner une vaine définition de son bonheur. Il me suffisait d’être calme, attaché et heureux, sans savoir de quoi ni pourquoi. La vie en commun, la pensée à deux, resserraient chaque jour l’innocente et douce familiarité entre nous, elle aussi pure dans son abandon que j’étais calme dans mon insouciance.

II

Depuis trois mois que j’étais de la famille, que j’habitais le même toit, que je faisais, pour ainsi dire, partie de sa pensée, Graziella s’était si bien habituée à me regarder comme inséparable de son cœur, qu’elle ne s’apercevait peut-être pas elle-même de toute la place que j’y tenais. Elle n’avait avec moi aucune de ces craintes, de ces réserves, de ces pudeurs, qui s’interposent dans les relations d’une jeune fille et d’un jeune homme et qui souvent font naître l’amour des précautions mêmes que l’on prend pour s’en préserver. Elle ne se doutait pas et je me doutais à peine moi-même que ses pures grâces d’enfant, écloses maintenant à quelques soleils de plus, dans tout l’éclat d’une maturité précoce, faisaient de sa beauté naïve une puissance pour elle, une admiration pour tous et un danger pour moi. Elle ne prenait aucun souci de la cacher ou de la parer à mes yeux. Elle n’y pensait pas plus qu’une sœur ne pense si elle est belle ou laide aux yeux de son frère. Elle ne mettait pas une fleur de plus ou de moins pour moi dans ses cheveux. Elle n’en chaussait pas plus souvent ses pieds nus quand elle habillait le matin ses petits frères sur la terrasse au soleil, ou qu’elle aidait sa grand-mère à balayer les feuilles sèches tombées la nuit sur le toit. Elle entrait à toute heure dans ma chambre, toujours ouverte, et s’asseyait aussi innocemment que Beppino sur la chaise au pied de mon lit.

Je passais moi-même, les jours de pluie, des heures entières seul avec elle dans la chambre à côté, où elle dormait avec les petits enfants, et où elle travaillait le corail. Je l’aidais, en causant et en jouant, à son métier qu’elle m’apprenait. Moins adroit mais plus fort qu’elle, je réussissais mieux à dégrossir les morceaux. Nous faisions ainsi double ouvrage, et dans un jour elle en gagnait deux.

Le soir, au contraire, quand les enfants et la famille étaient couchés, c’était elle qui devenait l’écolière et moi le maître. Je lui apprenais à lire et à écrire en lui faisant épeler les lettres sur mes livres et en lui tenant la main pour lui enseigner à les tracer. Son cousin ne pouvant pas venir tous les jours, c’était moi qui le remplaçais. Soit que ce jeune homme, contrefait et boiteux, n’inspirât pas à sa cousine assez d’attrait et de respect, malgré sa douceur, sa patience et la gravité de ses manières ; soit qu’elle eût elle-même trop de distractions pendant ses leçons, elle faisait beaucoup moins de progrès avec lui qu’avec moi. La moitié de la soirée d’étude se passait à badiner, à rire, à contrefaire le pédagogue. Le pauvre jeune homme était trop épris de son élève et trop timide devant elle pour la gronder. Il faisait tout ce qu’elle voulait pour que les beaux sourcils de la jeune fille ne prissent pas un pli d’humeur, et pour que ses lèvres ne lui fissent pas leur petite moue. Souvent l’heure consacrée à lire se passait pour lui à éplucher des grains de corail, à dévider des écheveaux de laine sur le bois de la quenouille de la grand-mère, ou à raccommoder des mailles au filet de Beppo. Tout lui était bon, pourvu qu’au départ Graziella lui sourît avec complaisance et lui dît addio d’un son de voix qui voulût dire : À revoir !

III

Quand c’était avec moi, au contraire, la leçon était sérieuse. Elle se prolongeait souvent jusqu’à ce que nos yeux fussent lourds de sommeil. On voyait, à sa tête penchée, à son cou tendu, à l’immobilité attentive de son attitude et de sa physionomie, que la pauvre enfant faisait tous ses efforts pour réussir. Elle appuyait son coude sur mon épaule pour lire dans le livre où mon doigt traçait la ligne et lui indiquait le mot à prononcer Quand elle écrivait, je tenais ses doigts dans ma main pour guider à demi sa plume.

Si elle faisait une faute, je la grondais d’un air sévère et fâché ; elle ne répondait pas et ne s’impatientait que contre elle-même. Je la voyais quelquefois prête à pleurer ; j’adoucissais alors la voix et je l’encourageais à recommencer. Si elle avait bien lu et bien écrit, au contraire, on voyait qu’elle cherchait d’elle-même sa récompense dans mon applaudissement. Elle se retournait vers moi en rougissant et avec des rayons de joie orgueilleuse sur le front et dans les yeux, plus fière du plaisir qu’elle me donnait que du petit triomphe de son succès.

Je la récompensais en lui lisant quelques pages de Paul et Virginie, qu’elle préférait à tout ; ou quelques belles strophes du Tasse, quand il décrit la vie champêtre des bergers chez lesquels Herminie habite, ou qu’il chante les plaintes ou le désespoir des deux amants. La musique de ces vers la faisait pleurer et rêver longtemps encore après que j’avais cessé de lire. La poésie n’a pas d’écho plus sonore et plus prolongé que le cœur de la jeunesse où l’amour va naître. Elle est comme le pressentiment de toutes les passions. Plus tard, elle en est comme le souvenir et le deuil. Elle fait pleurer ainsi aux deux époques extrêmes de la vie : jeunes, d’espérances, et vieux, de regrets.

IV

Les familiarités charmantes de ces longues et douces soirées à la lueur de la lampe, à la tiède chaleur du brasier d’olives sous nos pieds, n’amenaient jamais entre nous d’autres pensées ni d’autres intimités que ces intimités d’enfants. Nous étions défendus, moi par mon insouciance presque froide, elle par sa candeur et sa pureté. Nous nous séparions aussi tranquilles que nous nous étions réunis, et un moment après ces longs entretiens nous dormions sous le même toit, à quelques pas l’un de l’autre, comme deux enfants qui ont joué ensemble le soir et qui ne rêvent rien au-delà de leurs simples amusements. Ce calme des sentiments qui s’ignorent et qui se nourrissent d’eux-mêmes aurait duré des années, sans une circonstance qui changea tout et qui nous révéla à nous-mêmes la nature d’une amitié qui nous suffisait pour être si heureux.

V

Cecco, c’était le nom du cousin de Graziella, continuait à venir plus assidûment de jour en jour passer les soirs d’hiver dans la famille du marinaro. Bien que la jeune fille ne lui donnât aucune marque de préférence et qu’il fût même l’objet habituel de ses badinages et un peu le jouet de sa cousine, il était si doux, si patient et si humble devant elle, qu’elle ne pouvait s’empêcher d’être touchée de ses complaisances et de lui sourire quelquefois avec bonté. C’était assez pour lui. Il était de cette nature de cœurs faibles, mais aimants, qui, se sentant déshérités par la nature des qualités qui font qu’on est aimé, se contentent d’aimer sans retour et qui se dévouent comme des esclaves volontaires au service, sinon au bonheur, de la femme à laquelle ils assujettissent leur cœur. Ce ne sont pas les plus nobles, mais ce sont les plus touchantes natures d’attachement. On les plaint, mais on les admire. Aimer pour être aimé, c’est de l’homme ; mais aimer pour aimer c’est presque de l’ange.


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